Le taux minimum mondial d’imposition des entreprises devait mettre fin à l’ère des paradis fiscaux et à l’évasion fiscale des multinationales. En deux mille vingt-et-un, plus de cent quarante pays ont signé un accord historique : les multinationales paieraient au moins quinze pour cent d’impôt sur leurs bénéfices, où qu’ils soient déclarés. Les jours où des milliards transitaient par des boîtes postales aux Bermudes semblaient révolus.
Ils ne le sont pas.
Le cinq janvier deux mille vingt-six, l’OCDE a annoncé un dispositif « côte à côte » exemptant les multinationales américaines des principaux mécanismes d’application du taux minimum mondial[s]. Les États-Unis sont actuellement le seul pays à bénéficier de ce statut spécial[s]. Même avant cette dérogation, les failles de l’accord initial réduisaient de moitié les recettes escomptées du taux minimum mondial : cent trente-six milliards de dollars au lieu de deux cent soixante-dix[s]. L’exemption américaine aggrave encore ce manque à gagner lié à l’évasion fiscale des multinationales.
Une promesse qui s’évapore
L’ampleur de l’évasion fiscale des multinationales est vertigineuse. Chaque année, ces entreprises transfèrent environ mille milliards de dollars de bénéfices vers des paradis fiscaux, soit trente-cinq pour cent de tous les profits réalisés hors de leur pays d’origine[s]. Les sociétés américaines représentent environ quarante pour cent de cette évasion fiscale mondiale.
Les données de l’IRS révèlent l’absurdité de ces montages. Aux îles Vierges britanniques et à la Barbade, les bénéfices que déclarent les entreprises américaines dépassent le produit intérieur brut total de ces territoires[s]. Dans sept paradis fiscaux, les multinationales américaines affichent des profits supérieurs à un million de dollars par employé.
Le taux minimum mondial devait rendre ces fictions comptables non rentables. Si une entreprise payait moins de quinze pour cent quelque part, son pays d’origine percevrait la différence. Mais les États-Unis ont négocié leur sortie.
Comment fonctionne l’exemption américaine
Le cadre initial du Pilier DeuxLe cadre fiscal mondial de l'OCDE garantissant que les multinationales paient au moins 15% d'impôts dans chaque juridiction où elles opèrent. reposait sur deux outils principaux : la règle d’inclusion des revenus, ou IIR, et la règle sur les bénéfices sous-imposés, ou UTPR. Si une entreprise payait moins de quinze pour cent dans un paradis fiscal, ces règles permettaient à d’autres pays de récupérer l’impôt manquant.
Le dispositif « côte à côte » exempte les multinationales américaines de ces deux mécanismes[s]. L’OCDE a accepté de considérer le système fiscal américain comme « équivalent » au Pilier Deux, bien qu’il en diffère sur des points fondamentaux.
Le plus critique : les États-Unis taxent les bénéfices étrangers de manière globale, et non pays par pays. Cela permet aux entreprises de compenser les revenus des juridictions à fiscalité élevée et faible[s]. Une société payant vingt pour cent d’impôt en Allemagne peut compenser cela avec un taux de zéro pour cent aux Bermudes, ramenant son taux global à un niveau satisfaisant les règles américaines tout en continuant à profiter des paradis fiscaux et à pratiquer l’évasion fiscale des multinationales.
Le jackpot pharmaceutique
Les nouvelles obligations de transparence en deux mille vingt-cinq ont révélé quelles entreprises profitent le plus de ce système. Les grandes sociétés américaines ont collectivement réduit leur facture fiscale de plus de onze milliards de dollars grâce aux paradis fiscaux[s].
L’industrie pharmaceutique domine ce classement. Dix laboratoires seulement ont économisé plus grâce aux paradis fiscaux que les trente autres entreprises analysées réunies[s]. AbbVie et Merck ont chacune réduit leur charge fiscale de plus d’un milliard de dollars. Face à onze virgule cinq milliards de dollars d’économies réalisées via les paradis fiscaux, les règles américaines anti-abus n’en ont récupéré qu’environ trois[s].
Près de soixante-dix pour cent de ces économies transitent par seulement quatre juridictions : la Suisse, l’Irlande, Porto Rico et les Pays-Bas[s]. Aucune ne figure sur les listes noires internationales des paradis fiscaux.
Et maintenant ?
Le dispositif « côte à côte » prévoit un examen en deux mille vingt-neuf pour évaluer si le système américain empêche efficacement l’évasion fiscale des multinationales. Mais les critiques estiment que le mal est déjà fait. Le taux minimum mondial représente tout de même une avancée : les pays appliquant un impôt minimum national peuvent désormais percevoir au moins quinze pour cent sur les bénéfices réalisés sur leur territoire. L’exemption « côte à côte » n’affecte pas ces taxes locales[s].
Pourtant, la vision initiale d’une répression coordonnée des paradis fiscaux s’est brisée. Les États-Unis ont obtenu une exemption validant leur système, plus faible. Et les failles de l’accord lui-même permettent aux entreprises disposant d’actifs tangibles de continuer à payer moins de quinze pour cent, perpétuant ainsi l’évasion fiscale des multinationales.[s].
Le taux minimum mondial existe toujours. Il comporte simplement une exception de taille pour le pays dont les entreprises pratiquent le plus l’évasion fiscale des multinationales.
Lorsque cent quarante juridictions ont adopté le cadre du Pilier DeuxLe cadre fiscal mondial de l'OCDE garantissant que les multinationales paient au moins 15% d'impôts dans chaque juridiction où elles opèrent. de l’OCDE en deux mille vingt-et-un, le taux minimum mondial d’imposition semblait marquer un tournant structurel dans la fiscalité internationale et la lutte contre l’évasion fiscale des multinationales. En garantissant que toutes les entreprises multinationales dont le chiffre d’affaires dépasse sept cent cinquante millions d’euros paient au moins quinze pour cent d’impôt effectif sur leurs bénéfices dans chaque juridiction, ce cadre promettait d’éliminer l’incitation à transférer des profits vers des territoires à faible fiscalité.
Cette architecture est aujourd’hui compromise. Le cinq janvier deux mille vingt-six, le Cadre inclusif de l’OCDE a publié un dispositif « côte à côte » exemptant les multinationales américaines de la règle d’inclusion des revenus, ou IIR, et de la règle sur les bénéfices sous-imposés, ou UTPR[s]. Les États-Unis sont actuellement la seule juridiction à bénéficier de ce statut[s].
Le mécanisme du taux minimum mondial
Le Pilier Deux fonctionne grâce à trois règles imbriquées. L’impôt minimum national qualifié, ou QDMTT, permet aux pays sources de percevoir la différence entre leur taux d’imposition national et quinze pour cent avant que d’autres juridictions ne puissent y prétendre. L’IIR autorise ensuite le pays d’origine de la société mère à imposer des suppléments d’impôt sur les filiales étrangères sous-imposées. L’UTPR sert de filet de sécurité, permettant à toute juridiction appliquant le dispositif de percevoir ces suppléments si l’IIR ne les a pas captés.
Dans le cadre du dispositif « côte à côte », les multinationales américaines restent soumises aux QDMTT dans les juridictions qui les appliquent, mais sont totalement exemptées de l’IIR et de l’UTPR[s]. Cela signifie qu’aucune juridiction étrangère ne peut percevoir de suppléments d’impôt sur les bénéfices des entreprises américaines échappant à la fois à la fiscalité locale et au système américain, facilitant ainsi l’évasion fiscale des multinationales.
Le problème de l’agrégat versus pays par pays
La faiblesse fondamentale réside dans la manière dont les États-Unis taxent les revenus étrangers. Selon le régime du revenu net des sociétés contrôlées étrangères testé, ou NCTI (anciennement GILTI), les États-Unis imposent les bénéfices offshore à un taux effectif d’environ douze virgule six pour cent, soit en dessous du seuil de quinze pour cent du Pilier Deux[s]. Plus critique encore, le NCTI s’applique à l’ensemble des revenus étrangers mondiaux, et non pays par pays[s].
Cela permet une compensation : les entreprises peuvent compenser les impôts payés dans des juridictions à fiscalité élevée par des montages à zéro pour cent dans les paradis fiscaux[s]. Une multinationale payant vingt pour cent dans un pays et zéro pour cent dans un autre peut ainsi afficher une moyenne de dix pour cent à l’échelle mondiale, satisfaisant le NCTI tout en continuant à profiter des structures de paradis fiscaux. Avec l’approche pays par pays du Pilier Deux, la juridiction à zéro pour cent déclencherait un supplément d’impôt de quinze pour cent, indépendamment des impôts payés ailleurs.
Quantifier le déficit d’application
L’Observatoire fiscal européen, dirigé par l’économiste Gabriel Zucman, avait projeté que le taux minimum mondial rapporterait environ deux cent soixante-dix milliards de dollars par an. En raison des failles du cadre lui-même, ce chiffre est tombé à cent trente-six milliards avant même l’exemption « côte à côte »[s].
Parmi les principales failles, on trouve des dérogations basées sur la substance, permettant aux entreprises disposant d’actifs tangibles (usines, bureaux, entrepôts) de payer moins de quinze pour cent[s]. De plus, les crédits d’impôt remboursables qualifiés pour la recherche et développement ou les investissements locaux peuvent réduire les taux effectifs en dessous du minimum tout en respectant l’accord[s]. Le dispositif « côte à côte » a introduit de nouvelles zones de sécurité pour les incitations fiscales basées sur la substance, affaiblissant encore l’application du taux minimum mondial et favorisant l’évasion fiscale des multinationales.
Les nouvelles obligations de transparence des entreprises en deux mille vingt-cinq ont révélé l’ampleur persistante de l’évasion fiscale des multinationales. Quarante grandes sociétés américaines ont collectivement réduit leurs obligations fiscales de onze virgule cinq milliards de dollars grâce aux paradis fiscaux, tandis que les dispositions fiscales internationales américaines n’en ont récupéré qu’environ trois milliards[s]. Les entreprises pharmaceutiques et biotechnologiques dominent ce classement : dix d’entre elles, dont AbbVie, Merck et Johnson & Johnson, ont économisé plus grâce aux paradis fiscaux que les trente autres entreprises analysées réunies[s].
La concentration est extrême : soixante-dix pour cent des économies réalisées via les paradis fiscaux transitent par la Suisse, l’Irlande, Porto Rico et les Pays-Bas[s]. Les données de l’IRS montrent que les entreprises américaines déclarent des bénéfices dépassant un million de dollars par employé dans sept paradis fiscaux, et des profits supérieurs au produit intérieur brut total de la Barbade et des îles Vierges britanniques[s].
Implications structurelles
Le dispositif « côte à côte » crée de fait un système à deux vitesses pour le taux minimum mondial. Pour les multinationales non américaines, le plancher de quinze pour cent s’applique avec une application complète de l’IIR et de l’UTPR. Pour les multinationales américaines, seules les QDMTT dans les pays sources offrent un contrôle sur les structures de paradis fiscaux. L’approche globale du système américain et ses taux effectifs plus bas restent acceptables dans le nouveau cadre, ce qui perpétue les pratiques d’évasion fiscale des multinationales.
Le dispositif prévoit un examen en deux mille vingt-neuf pour évaluer si le système américain présente un « risque matériel » de taux effectifs inférieurs à quinze pour cent. Mais étant donné que les critères du « côte à côte » ont été explicitement conçus pour correspondre à la politique américaine actuelle, cet examen pourrait s’avérer purement formel. La Coalition FACT note que de nouvelles réductions d’impôts pour les entreprises américaines, un affaiblissement des réglementations sur l’impôt minimum alternatif, ou CAMT, ou une baisse du taux NCTI pourraient remettre en cause l’éligibilité au dispositif « côte à côte »[s].
Les partisans estiment que le taux minimum mondial reste une avancée significative : l’adoption des QDMTT par des dizaines de pays a éliminé les pires montages à zéro pour cent, et le principe d’un plancher fiscal est désormais ancré dans les accords internationaux. Les critiques rétorquent qu’accepter le système américain comme équivalent au Pilier Deux valide un standard objectivement plus faible et crée un précédent pour que d’autres grandes économies négocient des exemptions similaires, ce qui pourrait aggraver l’évasion fiscale des multinationales.
Le postulat fondamental de l’accord de deux mille vingt-et-un était qu’une application coordonnée réussirait là où l’action unilatérale avait échoué. Le dispositif « côte à côte » reconnaît que lorsqu’une économie représente quarante pour cent de l’évasion fiscale des multinationales[s], la coordination exige des accommodements.



