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Histoire 14 min read

Histoire de la théorie du grand homme : pourquoi nous préférons les récits simples aux vérités systémiques

En 1840, Thomas Carlyle affirmait que l'histoire n'était que la biographie des grands hommes. Les historiens ont rejeté cette thèse depuis plus d'un siècle. Alors pourquoi notre cerveau continue-t-il d'y croire ?

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Portrait of Thomas Carlyle, originator of the great man theory of history
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En 1840, le philosophe écossais Thomas Carlyle se présenta devant un auditoire londonien et délivra un message qui allait résonner pendant près de deux siècles dans la pensée historique : « L’Histoire du monde n’est que la Biographie des grands hommes. »[s] Cette déclaration devint le fondement de ce que l’on appelle aujourd’hui la théorie du grand homme : l’idée que l’histoire avance principalement grâce aux actions d’individus exceptionnels. La théorie est discréditée sur le plan académique depuis plus d’un siècle. Pourtant, elle persiste partout : dans nos biographies, nos documentaires, notre discours politique. Pourquoi ? Parce que notre cerveau est câblé pour la préférer.

La vision de l’histoire selon Carlyle

Thomas Carlyle ne se contentait pas de décrire l’histoire ; il prescrivait la façon dont nous devons la comprendre. Écrivant dans la Grande-Bretagne industrielle, des décennies après les guerres napoléoniennes, Carlyle cherchait des sources de force et d’orientation morale à une époque où les certitudes religieuses anciennes s’effritaient.[s] Il les trouva dans les héros. Dans ses conférences, publiées plus tard sous le titre Des héros, du culte des héros et de l’héroïque dans l’histoire, Carlyle identifia six types de grands hommes : le héros comme divinité, prophète, poète, prêtre, homme de lettres et roi. Napoléon et Cromwell servaient d’exemples du héros-roi.[s]

La théorie du grand homme postule que les dirigeants naissent et ne se font pas.[s] Certains individus accèdent au pouvoir grâce à des traits innés : intelligence supérieure, courage héroïque, capacités de commandement extraordinaires ou inspiration divine. Les masses suivent ; le héros mène. L’histoire, dans cette conception, n’est pas la somme d’innombrables petites décisions d’hommes ordinaires, mais le récit dramatique d’individus exceptionnels pliant les événements à leur volonté.

Cette perspective domina l’historiographie du XIXe siècle. La célèbre onzième édition de l’Encyclopædia Britannica (1911) illustra cette approche en compilant de longues biographies de grands hommes, tout en n’offrant presque aucune histoire sociale ou économique.[s]

La riposte des critiques

La théorie du grand homme se heurta à une opposition puissante. Herbert Spencer, philosophe et sociologue anglais, formula ce que beaucoup considèrent comme la critique la plus dévastatrice. Spencer soutenait qu’attribuer les événements historiques aux décisions d’individus était fondamentalement contraire à la méthode scientifique. Les grands hommes, insistait-il, sont des produits de leur environnement social : « Vous devez admettre que la genèse d’un grand homme dépend de la longue série d’influences complexes qui ont produit la race dans laquelle il apparaît, et de l’état social dans lequel cette race a lentement évolué. Avant qu’il puisse refaçonner sa société, sa société doit le façonner. »[s]

Léon Tolstoï intégra une critique similaire dans son chef-d’œuvre de 1869, Guerre et Paix. Le Napoléon de Tolstoï n’est pas un génie à l’échelle mondiale, mais « juste un type », incompétent et trop sûr de lui, propulsé dans son rôle par le hasard.[s] Les grands hommes, soutenait Tolstoï, ne sont que des « étiquettes servant à donner un nom à l’événement ». La volonté individuelle de Napoléon ne peut pas expliquer pourquoi des millions d’hommes se sont massacrés sur des champs de bataille ou sont morts de froid dans l’hiver russe.[s] Pour Tolstoï, la prétendue importance des grands individus est imaginaire ; ils ne sont que des « esclaves de l’histoire », accomplissant le décret de forces plus grandes.[s]

Le sociologue américain William Fielding Ogburn avança un argument différent en 1926. Il signala les découvertes simultanées : si Isaac Newton n’avait pas vécu, le calcul infinitésimal aurait quand même été découvert par Gottfried Leibniz. Si aucun des deux n’avait vécu, quelqu’un d’autre l’aurait trouvé.[s] La théorie du grand homme ne pouvait pas expliquer pourquoi tant de percées émergèrent indépendamment aux mêmes moments historiques.

Une défense par William James

La théorie du grand homme ne manquait pas de défenseurs. Le philosophe William James, dans sa conférence de 1880 intitulée « Grands hommes, grandes pensées et l’environnement », rejeta vigoureusement la critique de Spencer, la qualifiant d’« impudente », de « vague » et de « dogmatique ».[s] James soutenait que des anomalies génétiques dans le cerveau des grands hommes constituaient le facteur décisif, en introduisant des influences originales dans leur environnement. Le génie offre des idées qui n’auraient émergé d’aucun autre cerveau. La société choisit ensuite d’embrasser ou de rejeter ces variations dans une forme de sélection évolutionnaire.[s]

James conclut : « Les deux facteurs sont essentiels au changement. La communauté stagne sans l’impulsion de l’individu. L’impulsion s’éteint sans la sympathie de la communauté. »[s] C’était une synthèse : les grands hommes comptent, mais le contexte aussi. Ni l’un ni l’autre ne suffit seul.

La révolution des Annales

Au début du XXe siècle, une nouvelle école d’historiens en France construisait une alternative. L’école des Annales, fondée par Lucien Febvre et Marc Bloch en 1929, prônait une rupture radicale avec l’histoire du grand homme. Sous la direction de Fernand Braudel, l’approche des Annales substitua à l’étude des dirigeants la vie des gens ordinaires, et remplaça l’examen de la politique, de la diplomatie et des guerres par des enquêtes sur le climat, la démographie, l’agriculture, le commerce, la technologie et les mentalités sociales.[s]

Marc Bloch définit simplement l’histoire comme « l’homme dans le temps », c’est-à-dire le produit de l’action, de la créativité, des conflits et des interactions humaines.[s] Bloch se méfiait des catégories telles que les époques, les civilisations et les règnes. L’histoire était l’agrégat d’innombrables décisions, et non la biographie de quelques figures exceptionnelles.

Pourquoi les récits simples l’emportent

La théorie du grand homme a été intellectuellement battue depuis plus d’un siècle. Alors pourquoi persiste-t-elle ? La réponse ne se trouve pas dans l’histoire, mais dans la psychologie.

Notre cerveau est câblé pour le récit. Les sciences cognitives ont identifié ce que Nassim Taleb appelle le « biais narratif » : ce réflexe mental rétrospectif qui nous amène à attribuer des chaînes linéaires de cause à effet à notre connaissance du passé.[s] Nous sommes submergés d’informations sensorielles. Notre cerveau doit mettre de l’ordre. Les récits font ce travail.

Le biais narratif est la tendance innée du cerveau à interpréter l’information comme faisant partie d’une histoire cohérente, en privilégiant la simplicité et la résonance émotionnelle, même quand la réalité est plus complexe.[s] Ce n’est pas un défaut ; c’est un outil de survie profondément adaptatif. Les récits nous aident à anticiper les résultats, à nous préparer à l’avenir et à renforcer les liens sociaux.[s]

Le problème, c’est que le cerveau peine à traiter plusieurs hypothèses en parallèle. Évaluer simultanément plusieurs hypothèses concurrentes est cognitivement épuisant. Le cerveau se rabat donc sur un récit unique et cohérent.[s] « Napoléon a perdu à Waterloo » est plus facile à assimiler que « une interaction complexe de défaillances logistiques, de conditions météorologiques, de diplomatie entre coalitions et de décisions tactiques prises par des dizaines de commandants a abouti à une défaite française ».

Un attrait durable

La théorie du grand homme perdure parce qu’elle répond à des besoins cognitifs profonds. Les héros sont mémorables. Les systèmes ne le sont pas. Nous pouvons imaginer Napoléon à cheval ; nous ne pouvons pas visualiser des forces économiques structurelles. Nous pouvons raconter à des enfants que Lincoln a libéré les esclaves ; il est plus difficile d’expliquer les décennies d’organisation abolitionniste, les calculs politiques des États frontaliers et les nécessités militaires qui ont façonné la politique d’émancipation.

Il ne s’agit pas là d’un simple problème académique. Lorsque nous attribuons les changements historiques à des individus, nous nous méprenons sur la façon dont le changement se produit réellement. Nous attendons des héros au lieu de construire des mouvements. Nous blâmons des méchants au lieu de réformer des systèmes. Nous imaginons que le bon dirigeant réglera tout, et nous sommes perpétuellement déçus.

La théorie du grand homme était fausse en 1840, et elle l’est encore aujourd’hui. Mais tant que le cerveau humain préfère les récits aux systèmes, les héros aux structures, les causes simples aux causes complexes, la vision séduisante de Carlyle continuera de nous murmurer à l’oreille.

La théorie du grand homme : origines et contexte

Thomas Carlyle prononça ses six conférences sur les héros en mai 1840, publiées ensuite sous le titre Des héros, du culte des héros et de l’héroïque dans l’histoire. Ces conférences doivent être comprises dans leur moment historique : la Grande-Bretagne après les guerres napoléoniennes, au milieu des bouleversements sociaux de la première industrialisation, à une époque où de nombreux intellectuels cherchaient de nouvelles sources d’autorité morale pour remplacer les certitudes religieuses déclinantes.[s]

Carlyle identifia six typologies de héros : le héros comme divinité (Odin), prophète (Mahomet), poète (Shakespeare, Dante), prêtre (Luther, Knox), homme de lettres (Johnson, Rousseau, Burns) et roi (Cromwell, Napoléon).[s] La théorie du grand homme dans la formulation de Carlyle était explicitement providentialiste : les grands hommes étaient « envoyés dans le monde » par la volonté divine. Ils étaient des « fontaines de lumière vivante », dont le rayonnement illuminait les ténèbres pour l’humanité ordinaire.[s]

La théorie repose sur deux postulats fondamentaux : premièrement, les grands dirigeants possèdent des traits innés qui leur permettent de s’élever par instinct ; deuxièmement, la nécessité historique convoque ces traits à l’action.[s] Cette formulation avait des implications politiques claires : ceux qui sont au pouvoir méritent leur position et ne doivent pas être remis en question.

La critique sociologique de Spencer

La critique de Herbert Spencer, formulée dans The Study of Sociology (1873), attaqua la théorie du grand homme sur des bases méthodologiques. Spencer soutenait qu’attribuer la causalité historique à des individus était fondamentalement contraire à la méthode scientifique.[s] Son contre-argument était structurel : « Vous devez admettre que la genèse d’un grand homme dépend de la longue série d’influences complexes qui ont produit la race dans laquelle il apparaît, et de l’état social dans lequel cette race a lentement évolué. Avant qu’il puisse refaçonner sa société, sa société doit le façonner. »[s]

La critique de Spencer introduisit ce qui allait devenir une tension centrale en historiographie : structure contre agentivité. Si les conditions sociales produisent les grands hommes, alors ces hommes sont des effets plutôt que des causes. La flèche de la causalité pointe de la société vers l’individu, et non l’inverse.

William James et la réponse biologique

William James répondit à Spencer dans sa conférence de 1880 à l’Atlantic Monthly, intitulée « Grands hommes, grandes pensées et l’environnement ». James écarta l’argument de Spencer comme « impudent », « vague » et « dogmatique ».[s] Son contre-argument s’appuyait sur des concepts darwiniens : les génies sont analogues aux variations spontanées en biologie. Les conditions sociales ont autant à voir avec la production d’un génie que « le cratère du Vésuve avec le vacillement de ce gaz à la lueur duquel j’écris ».[s]

James proposa un modèle réciproque : le génie introduit des variations nouvelles, la société opère une sélection parmi elles. « Les deux facteurs sont essentiels au changement. La communauté stagne sans l’impulsion de l’individu. L’impulsion s’éteint sans la sympathie de la communauté. »[s] Cette synthèse reconnaissait à la fois la libre action individuelle et le contexte social, tout en maintenant l’accent sur les individus exceptionnels comme catalyseurs nécessaires.

L’intervention littéraro-philosophique de Tolstoï

Guerre et Paix (1869) de Léon Tolstoï contient de nombreuses digressions philosophiques critiquant la théorie du grand homme. Le portrait que fait Tolstoï de Napoléon dégonfle systématiquement l’image héroïque : Napoléon apparaît incompétent, trop sûr de lui, emporté par des forces qui dépassent sa compréhension.[s] Les grands hommes, soutenait Tolstoï, ne sont que des « étiquettes servant à donner un nom à l’événement ».[s]

La position de Tolstoï était en définitive déterministe : les individus sont des « esclaves de l’histoire », accomplissant le décret de la Providence ou de la nécessité.[s] Cela soulevait ses propres problèmes philosophiques, car Tolstoï peinait à concilier déterminisme et responsabilité morale. Mais sa critique démontra efficacement que la théorie du grand homme ne pouvait pas rendre compte de l’ampleur et de la complexité d’événements tels que les guerres napoléoniennes.

L’école des Annales et l’histoire sociale

L’alternative la plus systématique à l’histoire du grand homme émergea de France. L’école des Annales, fondée par Lucien Febvre et Marc Bloch en 1929, rejeta l’histoire centrée sur la biographie au profit de ce que Braudel appelait la « longue durée » : l’étude des structures à long terme, des mentalités et des conditions matérielles.[s]

Marc Bloch définit l’histoire comme « l’homme dans le temps », en mettant l’accent sur l’action collective, la créativité et les interactions plutôt que sur le génie individuel.[s] Sous la direction de Braudel, l’approche des Annales examina le climat, la démographie, l’agriculture, le commerce, la technologie et les mentalités sociales, ignorant largement les sujets traditionnels que sont la politique, la diplomatie et les affaires militaires. L’influence internationale de cette approche sur l’historiographie a été considérable.[s]

L’argument de William Fielding Ogburn en 1926 sur les découvertes simultanées renforça la critique structurelle : si Newton n’avait pas découvert le calcul infinitésimal, Leibniz l’aurait fait ; si aucun des deux ne l’avait fait, quelqu’un d’autre s’en serait chargé.[s] Les grands hommes, dans cette perspective, sont des produits de cultures fécondes plutôt que des moteurs indépendants de l’histoire.

Fondements cognitifs de la préférence narrative

Les sciences cognitives contemporaines offrent une explication à la persistance de la théorie du grand homme malgré sa défaite intellectuelle. Le « biais narratif », comme Nassim Taleb l’a nommé, décrit notre tendance à attribuer des chaînes linéaires de cause à effet aux événements historiques.[s] Il s’agit d’une adaptation biologique profonde : nous sommes submergés d’informations et devons imposer de l’ordre pour fonctionner.

Le biais narratif est la tendance du cerveau à interpréter l’information comme faisant partie d’une histoire cohérente, en privilégiant la simplicité et la résonance émotionnelle au détriment de la complexité et de l’ambiguïté.[s] Cette tendance a évolué pour de bonnes raisons : les récits aident à anticiper les résultats et à renforcer les liens sociaux.[s]

Le cerveau peine à traiter plusieurs hypothèses en parallèle : évaluer simultanément plusieurs hypothèses concurrentes est cognitivement épuisant, si bien que le cerveau se rabat sur des récits uniques et cohérents.[s] La théorie du grand homme satisfait cette préférence cognitive en réduisant la causalité historique complexe aux décisions d’individus identifiables.

Implications pour la compréhension historique

Le débat structure-agentivité reste non résolu dans la philosophie de l’histoire. L’approche actorielle de Marc Bloch reconnaît que les structures dépendent des croyances, des attitudes et des actions d’acteurs individuels.[s] Considérer la société comme un super-organisme unique qui façonne les individus, comme le structuralisme strict l’implique, risque le sophisme de la réification : traiter des abstractions comme des substances.[s]

Une position contemporaine défendable reconnaît les deux niveaux : les individus agissent dans le cadre de contraintes façonnées par des structures sociales, et leurs actions constituent et transforment collectivement ces structures. Ni la théorie pure du grand homme ni le structuralisme pur ne saisit adéquatement cette relation récursive.

La théorie du grand homme survit non pas parce que les historiens l’acceptent, mais parce que la cognition humaine y gravite naturellement. Tout citoyen instruit historiquement doit reconnaître cette attraction et y résister : pour comprendre comment le changement se produit réellement, nous devons regarder au-delà des héros vers les systèmes, les structures et les actions collectives qui rendent possible et efficace l’action individuelle.

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Sources