L’un de nos rédacteurs souhaitait comprendre ce qu’implique concrètement la neutralité suisse lorsque la Confédération déclare un conflit comme une guerre. La réponse s’avère inhabituellement précise.
Le Conseil fédéral suisse a officiellement classifié le conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran comme une guerre le 13 mars 2026. La porte-parole du Conseil fédéral, Nicole Lamon, a confirmé la décision : « Il y a une guerre entre les États-Unis/Israël et l’Iran. » Cette classification repose sur l’intensité et la durée des hostilités, qui atteignent le seuil juridique prévu par le droit suisse de la neutralité.
Deux conséquences ont découlé immédiatement de cette décision. Les États-Unis ne peuvent plus faire voler d’aéronefs militaires dans l’espace aérien suisse. Et la Suisse ne peut plus autoriser l’exportation d’armements vers aucune des parties belligérantes.
Ce qui a déclenché la classification de neutralité suisse
La Suisse distingue le droit de la neutralité de la politique de neutralité, une séparation qui prête à confusion mais répond à une finalité juridique précise. La politique de neutralité est discrétionnaire : elle couvre la posture diplomatique globale de la Suisse et peut s’adapter aux circonstances. Le droit de la neutralité est contraignant. Il découle des Conventions de La Haye de 1907, ratifiées par la Suisse en 1910, et s’active automatiquement dès lors que le Conseil fédéral conclut qu’un conflit remplit les conditions d’une guerre.
Le seuil ne repose pas sur un critère unique. Le ministre des Affaires étrangères Ignazio Cassis avait d’abord qualifié la situation de « conflit » en précisant que « le seuil d’application du droit suisse de la neutralité n’avait pas encore été atteint ». Au 13 mars, le Conseil fédéral a estimé que la durée et l’intensité des hostilités satisfaisaient aux conditions d’une reclassification. Le passage de « conflit » à « guerre » n’était pas symbolique. Il avait force juridique.
Deux demandes de survol, deux refus
Deux demandes de survol militaire américain avaient été rejetées avant la classification formelle de guerre. L’Office fédéral de l’aviation civile (OFAC) avait d’abord attribué ces refus à des « raisons procédurales », indiquant que les demandes « nécessitaient d’importantes clarifications et ne pouvaient être approuvées dans les délais impartis ».
Cette formulation était diplomatique. Le Conseil fédéral examinait parallèlement si le droit suisse de la neutralité s’appliquait au conflit. Une fois la classification de guerre prononcée le 13 mars, l’ambiguïté procédurale s’est dissipée. En vertu du droit de la neutralité, un État neutre ne peut permettre aux forces militaires belligérantes d’utiliser son territoire, y compris son espace aérien.
Ce que les Conventions de La Haye exigent de la neutralité suisse
Les obligations découlent de deux instruments : la cinquième Convention de La Haye (droits et devoirs des puissances neutres dans la guerre terrestre) et la treizième (guerre navale). Ces conventions ont codifié des règles présentes dans le droit international coutumier depuis des siècles, mais c’est en 1907 qu’elles ont acquis force conventionnelle.
Les dispositions pertinentes pour cette situation sont claires. Un État neutre ne doit pas permettre aux forces belligérantes de déplacer des troupes ou des approvisionnements sur son territoire. Il ne doit pas fournir de matériel de guerre aux États belligérants. Et il doit traiter tous les belligérants sur un pied d’égalité : ce qui est refusé à l’un doit l’être à tous.
C’est cette obligation d’égalité de traitement qui explique pourquoi la classification suisse désigne les États-Unis et Israël aux côtés de l’Iran comme parties belligérantes. La neutralité suisse impose que les restrictions s’appliquent aux trois. La Suisse ne peut pas interdire sélectivement les survols iraniens tout en autorisant les survols américains, ou inversement.
Le ministre de la Défense Pfister sur le droit international
Quelques jours avant la classification formelle, le ministre de la Défense Martin Pfister avait déjà pris position fermement. Le 8 mars, il a déclaré publiquement que les États-Unis et Israël avaient violé le droit international en attaquant l’Iran. « Les Américains et Israël ont attaqué l’Iran depuis les airs », a-t-il affirmé. « Ce faisant, ils ont, comme l’Iran, violé le droit international. » La position officielle du Conseil fédéral était que « l’attaque contre l’Iran constitue une violation de l’interdiction du recours à la force ».
Pfister a également mis en garde contre le risque que l’Europe soit entraînée dans le conflit par la guerre asymétrique, notamment par des attaques terroristes sur sol suisse. Cette prise de position a placé la Suisse parmi les rares pays occidentaux à avoir explicitement qualifié la campagne américano-israélienne de violation du droit international. Le vice-chancelier allemand Lars Klingbeil a exprimé « de sérieux doutes quant à la légitimité de cette guerre au regard du droit international ». L’Espagne a également dénoncé les bombardements comme contraires au droit international.
Les précédents : le Kosovo et l’Irak
La neutralité suisse a déjà produit ce résultat. Lors de l’intervention de l’OTAN au Kosovo en 1999, le Conseil fédéral avait interdit les survols militaires américains de l’espace aérien suisse. Le raisonnement était identique à celui d’aujourd’hui : aucune résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies n’avait autorisé la campagne, de sorte que le droit de la neutralité s’appliquait. La Suisse a ensuite autorisé les survols pour les missions de maintien de la paix de la KFOR au Kosovo, parce que celles-ci opéraient sous mandat onusien, et les opérations mandatées par l’ONU échappent au champ d’application du droit de la neutralité.
La même logique s’est appliquée lors de l’invasion de l’Irak en 2003. La Suisse a interdit les survols de combat mais autorisé les vols humanitaires. Cette distinction ne relevait pas de la générosité, mais d’une obligation juridique. Les Conventions de La Haye n’interdisent pas le passage humanitaire, seulement le mouvement des forces militaires belligérantes et de leur matériel.
La situation actuelle se distingue des deux précédents sur un point : les enjeux économiques sont plus élevés. Les États-Unis sont le deuxième marché d’exportation de la Suisse. La Suisse maintient d’importantes exportations d’armements et de biens à double usage vers les États-Unis. La Suisse a récemment acquis des chasseurs F-35 auprès de Lockheed Martin. Appliquer le droit de la neutralité aux États-Unis n’est pas sans coût.
L’initiative sur la neutralité et la réforme constitutionnelle
Ces décisions se déroulent dans le contexte d’un débat politique interne sur l’avenir même de la neutralité suisse. Une initiative populaire soutenue par Pro Suisse et l’Union démocratique du centre (UDC) cherche à inscrire une neutralité « perpétuelle et armée » dans la Constitution fédérale, assortie d’une interdiction générale des sanctions.
Si elle était adoptée, l’initiative interdirait à la Suisse de coopérer avec des alliances militaires ou de défense, sauf en cas d’attaque directe sur le territoire suisse. Seules les sanctions approuvées par le Conseil de sécurité de l’ONU pourraient être soutenues. La flexibilité actuelle qui permet à la Suisse d’adapter sa posture de neutralité aux circonstances changeantes disparaîtrait.
Le Parlement suisse a rejeté l’initiative. Le Conseil national a voté massivement contre, seule l’UDC l’ayant soutenue. Mais le Conseil des États (chambre haute) a adopté un contre-projet le 12 mars 2026, à la majorité la plus étroite qui soit : 21 voix contre 21, la voix prépondérante revenant au président du Conseil des États Stefan Engler. Le contre-projet constitutionnaliserait une neutralité « permanente et armée » sans restreindre la capacité de la Suisse à imposer des sanctions.
Les citoyens suisses devraient voter sur l’initiative plus tard en 2026. La guerre en Iran a donné à ses partisans leur argument le plus fort depuis des années : la neutralité suisse a besoin d’une protection constitutionnelle précisément parce que la pression géopolitique pousse toujours vers le compromis.
Le paradoxe de la puissance protectrice
La position de la Suisse recèle une tension structurelle que les Conventions de La Haye n’avaient pas anticipée. Depuis 1980, la Suisse représente les intérêts américains en Iran en tant que puissance protectrice, servant de principal canal diplomatique entre Washington et Téhéran. Ce rôle s’est poursuivi tout au long de la guerre actuelle. Lorsque les alliances européennes ont été mises à l’épreuve par l’escalade du conflit, le canal suisse est resté ouvert.
Le 12 mars, la Suisse a fermé sa propre ambassade à Téhéran pour des raisons de sécurité, mais a confirmé que le mandat de puissance protectrice pour les États-Unis se poursuivrait et que la ligne diplomatique entre Washington et Téhéran restait active.
Cela signifie que la Suisse déclare simultanément les États-Unis partie belligérante au titre du droit de la neutralité, interdit leurs survols militaires, qualifie leur attaque contre l’Iran de violation du droit international et maintient le principal canal diplomatique entre Washington et son adversaire. Ces rôles ne sont pas contradictoires en droit international. Une puissance protectrice est explicitement un intermédiaire neutre. Mais cette posture exige un gouvernement suffisamment confiant dans son cadre juridique pour tenir ces quatre positions à la fois.
Et maintenant ?
L’impact pratique de l’interdiction de survol sur les opérations militaires américaines est limité. L’espace aérien suisse est restreint, et la logistique militaire américaine au Moyen-Orient ne dépend pas des routes aériennes suisses. La portée est juridique et politique. Chaque fois que la neutralité suisse est appliquée aux États-Unis, elle renforce la crédibilité du cadre et crée un précédent pour les conflits futurs.
L’interdiction d’exportation d’armements pourrait avoir plus d’importance. L’industrie de défense suisse produit des composants et des technologies à double usage qui entrent dans les chaînes d’approvisionnement américaines. La rigueur avec laquelle l’interdiction sera appliquée, et la question de savoir si les contrats existants seront maintenus ou suspendus, constituera le prochain point de friction.
Le référendum constitutionnel, lorsqu’il sera soumis au vote populaire, déterminera si la neutralité suisse reste un choix politique ou devient une contrainte constitutionnelle. La différence est significative : une politique peut être modifiée par un vote du Conseil fédéral. Une disposition constitutionnelle nécessite un nouveau référendum pour être changée.
Pour l’heure, les Conventions de La Haye de 1907 font exactement ce pour quoi elles ont été rédigées. Un État neutre a classifié un conflit comme une guerre, appliqué ses obligations juridiques de manière égale à tous les belligérants et accepté les coûts diplomatiques et économiques qui en découlent. Le cadre a 119 ans. Il fonctionne toujours.
Sources
- SWI swissinfo.ch, « La position de la Suisse sur la guerre en Iran », mars 2026
- Blue News, « Le Conseil fédéral a tranché : il y a une guerre entre les États-Unis/Israël et l’Iran », mars 2026
- Blue News, « La Suisse refuse le survol militaire américain », mars 2026
- Iran International, « Les États-Unis, Israël et l’Iran ont violé le droit international, selon le ministre suisse de la Défense », 8 mars 2026
- SWI swissinfo.ch, « Le Conseil des États maintient son contre-projet à l’initiative sur la neutralité », 12 mars 2026
- SWI swissinfo.ch, « Quand le droit de la neutralité s’applique-t-il ? », mars 2026
- Anadolu Agency, « La Suisse affirme que les frappes américano-israéliennes contre l’Iran violent le droit international », 8 mars 2026
- Département fédéral des affaires étrangères suisse, « Neutralité »
- Military.com, « La Suisse ferme son ambassade à Téhéran, le lien États-Unis/Iran reste actif », 12 mars 2026



