Celui-ci a atterri sur le bureau de notre rédacteur, et la théorie de l’esprit s’avère être l’une de ces questions qui semblent simples jusqu’à ce qu’on essaie d’y répondre correctement.
C’est l’une des capacités les plus déterminantes que le cerveau humain ait jamais développées. C’est la capacité de comprendre que les autres personnes ont des croyances, des désirs, des intentions et des connaissances qui diffèrent des vôtres. Sans elle, la vie sociale telle que nous la connaissons serait impossible. Avec elle, vous pouvez prédire des comportements, détecter des mensonges, ressentir de l’empathie, enseigner aux enfants, négocier des accords et lire une salle. C’est si fondamental que vous ne remarquez presque jamais que vous le faites.
D’où vient le concept
Le terme « théorie de l’esprit » (theory of mind) est entré dans le vocabulaire scientifique en 1978, lorsque les psychologues David Premack et Guy Woodruff publièrent un article posant la question : « Le chimpanzé possède-t-il une théorie de l’esprit ? » (« Does the chimpanzee have a theory of mind? ») Ils montrèrent à une chimpanzé nommée Sarah des vidéos d’un acteur humain confronté à des problèmes (atteindre des bananes hors de portée, essayer de s’échapper d’une cage verrouillée), puis lui proposèrent des photographies représentant des solutions possibles. Sarah choisit systématiquement la bonne solution, ce que les chercheurs interprétèrent comme la preuve qu’elle comprenait l’objectif de l’acteur.
Le mot « théorie » est ici délibéré. On ne peut pas observer directement les états mentaux d’autrui. On les infère, en construisant un modèle fonctionnel de ce qu’une autre personne sait, veut et croit. Ce modèle est votre théorie de son esprit.
Le test de fausse croyance : quand les enfants apprennent à lire les esprits
L’expérience la plus célèbre dans ce domaine est le test de Sally et Anne, développé par Simon Baron-Cohen, Alan Leslie et Uta Frith en 1985. Le dispositif est simple : Sally met une bille dans son panier et quitte la pièce. Pendant son absence, Anne déplace la bille dans une boîte. Quand Sally revient, on demande à l’enfant : où Sally va-t-elle chercher sa bille ?
Les adultes trouvent cela trivialement facile. Sally cherchera dans le panier, parce qu’elle ne sait pas qu’Anne a déplacé la bille. Mais la plupart des enfants de moins de quatre ans se trompent. Ils pointent vers la boîte, où se trouve réellement la bille. Ils ne parviennent pas encore à séparer leur propre connaissance (la bille a été déplacée) de celle de Sally (elle n’a jamais vu le déplacement).
Vers l’âge de quatre ans, quelque chose change. Les enfants commencent à réussir le test de fausse croyance de manière constante, démontrant qu’ils peuvent modéliser une autre personne détenant une croyance qu’ils savent être incorrecte. C’est une étape cognitive majeure : le moment où un enfant peut penser la pensée.
Théorie de l’esprit et cerveau
La recherche en neuroimagerie a identifié un réseau de régions cérébrales qui s’activent lors des tâches de théorie de l’esprit. Le cortex préfrontal médian (mPFC), la jonction temporo-pariétale (TPJ), le sillon temporal supérieur postérieur (pSTS) et le précunéus jouent tous un rôle. La TPJ, en particulier, semble critique pour le raisonnement sur les croyances d’autrui en tant que distinctes de la réalité.
Ce réseau n’est pas un « module de lecture d’esprit » unique. Il mobilise des régions impliquées dans la mémoire, l’autoréflexion et le langage. La capacité de modéliser d’autres esprits, en d’autres termes, n’est pas un accessoire greffé. Elle est tissée dans l’architecture de la cognition sociale, construite sur des capacités plus anciennes de reconnaissance des intentions et de suivi de la direction du regard.
Baron-Cohen proposa un modèle avec plusieurs composants : un détecteur d’intentionnalité (ID), un détecteur de direction du regard (EDD), un mécanisme d’attention partagée (SAM), et le mécanisme de théorie de l’esprit (ToMM) lui-même. Ces composants se construisent les uns sur les autres au cours du développement. Les nourrissons peuvent détecter le regard et l’action intentionnelle bien avant de réussir un test de fausse croyance ; l’architecture complète s’assemble au fil des années.
Quand cette capacité dysfonctionne
L’étude de Sally et Anne menée par Baron-Cohen en 1985 révéla quelque chose de frappant : alors que 85 % des enfants au développement typique et 86 % des enfants trisomiques réussissaient le test de fausse croyance, 80 % des enfants autistes échouaient. Cela conduisit Baron-Cohen à proposer son hypothèse de « cécité mentale » (mindblindness), l’idée que l’autisme implique une altération sélective de la capacité à modéliser l’esprit d’autrui.
Le tableau s’est affiné depuis. De nombreux adultes autistes réussissent les tests de fausse croyance ; certains chercheurs soutiennent que la difficulté ne réside pas dans une absence totale de cette capacité, mais dans la vitesse et l’automaticité avec lesquelles les personnes neurotypiques la déploient. Le monde social va vite, et même un léger décalage dans la modélisation de la perspective d’autrui peut créer une friction significative dans la conversation et l’interaction.
Des difficultés similaires apparaissent dans la schizophrénie, où une capacité altérée à suivre les intentions d’autrui contribue à l’idéation paranoïaque, et dans certaines formes de lésions cérébrales affectant le cortex préfrontal. Comprendre ces présentations cliniques a aidé les chercheurs à cartographier quels composants cognitifs sont nécessaires à une interaction sociale fluide, une question qui se connecte directement aux débats sur la façon dont les jeunes développent leurs compétences sociales dans les environnements numériques.
Les machines peuvent-elles avoir une théorie de l’esprit ?
C’est là que la question devient véritablement intéressante en 2026. Les grands modèles de langage comme GPT-4 et Claude ont été testés sur les épreuves classiques de théorie de l’esprit, et les résultats sont provocants. Une étude de 2024 publiée dans Nature Human Behaviour a montré que GPT-4 performait au niveau humain ou au-dessus sur des tâches impliquant de fausses croyances et des demandes indirectes, bien qu’il ait eu des difficultés avec la détection des faux pas sociaux.
Une étude de 2025 dans Frontiers in Human Neuroscience rapporta que les grands modèles de langage atteignaient un niveau de performance adulte sur des tâches de théorie de l’esprit d’ordre supérieur (raisonner sur ce que la Personne A pense que la Personne B croit à propos de la Personne C). Parallèlement, une recherche mécanistique publiée dans npj Artificial Intelligence découvrit que perturber aussi peu que 0,001 % de certains paramètres du modèle dégradait significativement la performance en théorie de l’esprit, suggérant que ces capacités sont encodées de manière étonnamment spécifique au sein des réseaux neuronaux.
La question de savoir s’il s’agit d’une compréhension authentique ou d’une correspondance de motifs sophistiquée reste activement débattue. Les tests eux-mêmes sont remis en question : des chercheurs ont argumenté que les tests existants pourraient ne pas capturer ce que cette capacité requiert réellement, puisqu’ils peuvent souvent être résolus par des heuristiques de surface plutôt que par un raisonnement authentique sur les états mentaux. Le domaine cherche encore à déterminer ce que signifie réellement pour une machine « comprendre » un autre esprit, par opposition à produire des résultats qui ressemblent à de la compréhension.
Pourquoi c’est important
La théorie de l’esprit n’est pas une curiosité académique. C’est l’infrastructure cognitive qui rend possibles la coopération, la communication et la culture. Chaque fois que vous anticipez ce qu’un collègue pensera de votre courriel, devinez pourquoi un ami semble contrarié, analysez pourquoi des nations s’attribuent mutuellement des motivations, ou enseignez à un enfant en imaginant ce qu’il ne sait pas encore, vous exécutez ce calcul. Le fait que cette capacité se développe, puisse se dégrader et soit peut-être (ou peut-être pas) en train d’émerger dans les systèmes artificiels nous dit quelque chose d’important sur ce que signifie être une créature sociale, et sur les limites de l’intelligence sans véritable compréhension sociale.
Sources
- Premack, D. & Woodruff, G. (1978). « Does the chimpanzee have a theory of mind? » Behavioral and Brain Sciences, 1(4), 515-526.
- Baron-Cohen, S. (1995). Mindblindness: An Essay on Autism and Theory of Mind. MIT Press.
- Strachan, J.W.A. et al. (2024). « Testing theory of mind in large language models and humans. » Nature Human Behaviour.
- Windsberger, A. et al. (2025). « LLMs achieve adult human performance on higher-order theory of mind tasks. » Frontiers in Human Neuroscience.
- Schaafsma, S.M. et al. (2015). « Theory of mind: mechanisms, methods, and new directions. » Frontiers in Human Neuroscience.



