Ekrem Imamoglu, ancien maire d’Istanbul et personnalité politique considérée comme la principale menace électorale du président Recep Tayyip Erdogan par la grande majorité des observateurs, a comparu devant la justice turque le 9 mars pour des accusations de corruption. Il est détenu depuis son arrestation en mars 2025. Ses partisans, son parti et une part significative des observateurs internationaux considèrent le procès Imamoglu comme une poursuite politique. Les autorités turques soutiennent qu’il s’agit d’une procédure judiciaire légitime. Ces deux positions méritent d’être examinées de près, car les éléments qui les sous-tendent révèlent quelque chose sur ce qu’est devenue la Turquie.
Qui est Imamoglu et pourquoi le procès Imamoglu est-il important
Imamoglu a remporté l’élection municipale d’Istanbul en mars 2019. Le parti au pouvoir, l’AKP, a contesté le résultat. La commission électorale a annulé le scrutin, une décision largement condamnée comme partisane. Imamoglu s’est représenté. Il a remporté le second vote de juin 2019 avec une marge plus de cinquante fois supérieure à sa première et étroite victoire. Istanbul est la plus grande ville de Turquie et sa capitale économique. Reconquérir une victoire après en avoir été dépossédé est le genre d’histoire politique qui forge des figures nationales.
Il était positionné comme le candidat d’opposition le plus crédible pour défier Erdogan lors d’une future élection présidentielle. Le procès Imamoglu, lancé après des années de pressions et d’examen judiciaires, place désormais cette carrière en danger juridique précisément au moment où elle représente la plus grande menace politique.
La corrélation n’est pas la causalité. Les tribunaux n’agissent pas toujours sur instruction politique. Ces deux affirmations sont vraies. Elles ne résolvent pas pour autant la question de la légitimité du procès Imamoglu.
L’indépendance judiciaireLe principe selon lequel les tribunaux opèrent librement de toute influence politique ou exécutive dans l'application de la loi. Fondamental pour protéger les individus contre les persécutions politiques. en Turquie depuis 2016
La tentative de coup d’État de 2016 contre Erdogan était réelle. La répression qui a suivi a été d’une ampleur bien au-delà de toute justification sécuritaire plausible. Dans les deux années suivant le coup, la Turquie a révoqué ou suspendu plus de 150 000 juges, fonctionnaires, officiers militaires, universitaires et journalistes par décrets en vertu des pouvoirs d’état d’urgence, selon les organisations de défense des droits humains. Le Conseil des juges et procureurs, l’organe de surveillance des nominations judiciaires, a été restructuré de manière à étendre considérablement l’influence du pouvoir exécutif sur les tribunaux.
En 2020, Freedom House avait rétrogradé la Turquie de « partiellement libre » à « non libre ». Les rapports annuels de la Commission européenne sur l’avancement du processus d’adhésion de la Turquie à l’UE citent depuis des années des préoccupations systématiques concernant l’indépendance judiciaire, l’état de droit et les poursuites à caractère politique. Ces évaluations ne sont pas marginales. Ce sont les jugements réfléchis d’institutions qui examinent ces questions avec méthode.
Ce contexte ne prouve pas que le procès Imamoglu est politique. Il établit l’environnement dans lequel ce procès se déroule.
Le schéma : comment la Turquie traite les politiciens qui menacent le pouvoir
Imamoglu n’est pas le premier politicien turc à faire l’objet de poursuites judiciaires coïncidant avec son ascension politique. Selahattin Demirtas, ancien co-président du HDP (le Parti démocratique des peuples, à tendance pro-kurde), a été arrêté en novembre 2016 et est resté en détention provisoire pendant des années malgré plusieurs arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme ordonnant sa libération. La CEDH a conclu que sa détention prolongée visait à « étouffer le pluralisme et à limiter la liberté du débat politique », une formulation que les juridictions emploient avec soin. La Turquie a ignoré ces arrêts.
Le procès Imamoglu suit un schéma désormais bien documenté : un politicien devient une vraie menace électorale ; des poursuites judiciaires apparaissent ; elles progressent assez lentement pour nuire aux carrières politiques sans nécessiter de résolution rapide. Que ce schéma reflète une ingérence politique coordonnée ou une coïncidence dans l’application de la loi dépend, en partie, de la conviction que les procureurs turcs agissent indépendamment des pressions politiques. Le bilan institutionnel n’étaye pas solidement cette conviction.
Il s’agit d’une forme de répression politique différente de celle que nous avons analysée dans notre analyse de la persécution judiciaire à l’époque de l’affaire Dreyfus en France. Dreyfus était un individu privé et non un rival politique, mais le mécanisme sous-jacent, à savoir l’utilisation du pouvoir de poursuite de l’État pour détruire une cible, présente une similarité structurelle frappante.
La dimension OTAN
La Turquie n’est pas n’importe quel pays traversant un recul démocratiqueL'affaiblissement progressif des institutions et protections démocratiques, généralement par des changements aux tribunaux, élections et liberté d'expression plutôt qu'un renversement direct.. C’est la deuxième force militaire de l’OTAN et un pays qui contrôle le Bosphore et les Dardanelles, les détroits reliant la mer Noire à la Méditerranée. La base aérienne d’Incirlik, où des armes nucléaires américaines sont stationnées dans le cadre des arrangements de l’OTAN, se trouve sur le sol turc.
Comme nous l’avons rapporté, le conflit actuel avec l’Iran a exercé une pression considérable sur les dispositions relatives aux bases militaires de l’OTAN et sur la question de ce qu’implique concrètement l’appartenance à l’alliance. La position de la Turquie au sein de l’OTAN a été une source persistante de friction : son acquisition des systèmes de missiles russes S-400, son veto aux négociations d’adhésion de la Finlande et de la Suède jusqu’à ce que des conditions soient remplies, son positionnement indépendant dans plusieurs conflits. Le procès Imamoglu ajoute une nouvelle dimension : que signifie l’appartenance à une alliance lorsqu’un État membre démantèle systématiquement sa gouvernance démocratique ?
La logique de la défense collective reposait sur l’hypothèse de valeurs partagées, pas seulement d’intérêts sécuritaires communs. Cette hypothèse est sous tension depuis des années. Ce n’est pas propre à la Turquie (la Hongrie soulève des questions similaires au sein de l’UE), mais le poids militaire de la Turquie rend la question plus lourde de conséquences.
Ce qui vient ensuite et ce qu’il faudrait pour infléchir la trajectoire
Le procès Imamoglu pourrait aboutir à un acquittement. Les tribunaux opérant sous pression politique ne condamnent pas systématiquement. Le coût politique d’un acquittement très médiatisé dans une affaire suivie à l’échelle internationale peut parfois dépasser le coût politique de laisser un rival en liberté. L’équipe juridique d’Imamoglu contestera les accusations, et elle pourrait l’emporter.
Les scénarios les plus probables, compte tenu des tendances institutionnelles établies au cours de la dernière décennie, sont la condamnation ou des procédures prolongées maintenant Imamoglu dans une incertitude juridique. L’un ou l’autre de ces résultats atteindrait le même objectif politique : écarter ou affaiblir la seule figure d’opposition ayant démontré sa capacité à battre l’appareil d’Erdogan dans les urnes.
Ce qu’il faudrait pour infléchir cette trajectoire est plus difficile à déterminer. La pression extérieure de l’UE s’est affaiblie à mesure que le processus d’adhésion de la Turquie s’est effectivement enlisé. La pression américaine a historiquement été appliquée de manière sélective : la Turquie est trop stratégiquement importante pour être sanctionnée de façon significative, et les deux parties en sont conscientes. Le changement interne exige le type de percée électorale que représentait la candidature d’Imamoglu avant qu’elle ne soit juridiquement compromise.
Le procès Imamoglu n’est pas la fin de la démocratie turque. Les démocraties se terminent rarement en un seul moment ; elles s’érodent. Ce que représente le procès Imamoglu, c’est une étape de plus dans une érosion qui dure depuis plus d’une décennie : documentée, condamnée et largement ininterrompue.



