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Actualités & Analyse Politique intérieure américaine 9 min read

Anti-avortement au Royaume-Uni : comment l’argent américain remodèle le militantisme britannique

Alliance Defending Freedom a triplé son financement au Royaume-Uni pour atteindre 1,1 million de livres en cinq ans. Le groupe juridique américain qui a contribué à renverser Roe v. Wade remet désormais en cause les zones de protection autour des cliniques, fait du lobbying au Parlement et construit l'infrastructure d'une longue campagne.

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Anti-abortion UK protesters outside clinic, funded by American organizations
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Le paysage anti-avortement au Royaume-Uni est en train de changer, et la force qui le propulse est en grande partie américaine.

L’Alliance Defending Freedom (Alliance pour la défense de la liberté), un cabinet juridique chrétien basé en Arizona qui a contribué à renverser Roe v. Wade en 2022, a triplé ses financements à sa branche britannique en cinq ans. ADF International (UK), enregistrée sous le numéro de charité 1173195 auprès de la Commission des organismes caritatifs du Royaume-Uni, a reçu 1,1 million de livres de sa maison mère américaine en 2024, contre 324 000 livres en 2020, selon les comptes déposés par l’organisme auprès de la Commission. Ce 1,1 million de livres représentait la grande majorité de son revenu total de 1,3 million de livres pour l’année.

Cet argent remodèle le militantisme anti-avortement au Royaume-Uni : il finance des recours juridiques, du lobbying auprès des parlementaires, et alimente une opération en pleine expansion qui emploie désormais neuf personnes à Westminster. Reste à savoir si cela peut faire bouger l’opinion d’un pays où environ sept adultes sur dix soutiennent le droit à l’avortement légal.

Financement anti-avortement au Royaume-Uni : d’où vient l’argent

ADF a été fondée en 1994 par une coalition de dirigeants conservateurs chrétiens. Elle est depuis devenue l’une des organisations juridiques les plus influentes de la politique américaine, ayant dépensé plus de 31 millions de dollars pour des activités à l’étranger depuis 2015, dont 27 millions destinés à l’Europe, selon ses déclarations fiscales analysées par openDemocracy. Les dépenses européennes sont passées de 1,4 million de dollars en 2015 à 5,2 millions en 2022, suivant une longue histoire d’opérations d’influence américaines à l’étranger.

Les donateurs d’ADF restent largement dans l’ombre. Depuis 2012, l’organisation a reçu plus de 133 millions de dollars de la National Christian Charitable Foundation et 100 millions de dollars de la Servant Foundation, deux fonds de donation conseillée qui permettent aux contributeurs de rester anonymes, selon une enquête de Democracy for Sale[s]. Parmi les financeurs identifiés figurent la Heritage Foundation, Charles Koch, la Shell USA Company Foundation, et la Morgan Stanley Foundation.

Les dons publics à l’association caritative britannique, en revanche, sont en baisse. Ils ont chuté de 200 000 livres en 2023 à 117 000 livres en 2024, selon les déclarations à la Commission des organismes caritatifs. L’opération anti-avortement au Royaume-Uni fonctionne presque entièrement avec de l’argent américain.

L’opération britannique

ADF International (UK), qui opère sous le nom d’ADF UK, est basée à Westminster et a été créée en 2015. Sa mission caritative déclarée est de promouvoir les droits humains et la liberté religieuse. Dans les faits, son activité en Grande-Bretagne s’est de plus en plus concentrée sur deux fronts : contester en justice les zones de protection autour des cliniques d’avortement, et tisser des liens politiques à Westminster.

L’organisation représente désormais régulièrement des manifestants dans les zones tampon, fait du lobbying au Parlement, participe au groupe parlementaire multipartite sur la liberté de religion ou de conviction, et informe parlementaires et responsables, selon l’enquête d’openDemocracy[s]. Son personnel est passé de trois à neuf personnes entre 2023 et 2024.

Le Southern Poverty Law Center a désigné ADF comme un « groupe de haine anti-LGBTQ+ », une classification qu’ADF conteste.

Le combat pour la dépénalisation

Le contexte politique immédiat est un débat en cours au Parlement. En juin 2025, deux amendements au projet de loi sur la criminalité et la police du gouvernement cherchaient à dépénaliser l’avortement en Angleterre et au Pays de Galles. L’amendement NC1 de la députée travailliste Tonia Antoniazzi viserait à retirer les femmes du cadre pénal lié à l’avortement, avec le soutien de plus de 130 parlementaires et des prestataires d’avortement BPAS et MSI Reproductive Choices. L’amendement plus ambitieux NC20 de la députée travailliste Stella Creasy dépénaliserait entièrement l’avortement et l’inscrirait comme un droit humain, avec le soutien de plus de 100 parlementaires.

L’avortement en Angleterre et au Pays de Galles reste techniquement encadré par la loi sur les atteintes à la personne de 1861, la loi sur l’avortement de 1967 prévoyant des exceptions légales. En théorie, une femme peut être poursuivie pour avoir mis fin à sa grossesse en dehors des conditions prévues par la loi de 1967. La dépénalisation supprimerait ce cadre pénal tout en maintenant une régulation clinique.

ADF et les organisations anti-avortement alliées au Royaume-Uni ont activement mené du lobbying contre ces amendements. Le Good Law Project a rapporté que les parlementaires avaient été « inondés de milliers d’e-mails » s’opposant à la dépénalisation, dans le cadre d’une campagne coordonnée s’appuyant sur des réseaux liés à ADF et à d’autres groupes financés par des fonds américains.

L’argent américain peut-il changer l’opinion britannique ?

Les sondages indiquent une pente raide à gravir. Un sondage Ipsos réalisé en mai 2025 a révélé que 71 % des Britanniques estiment que l’avortement devrait être légal dans tous les cas ou dans la plupart des cas, un chiffre resté globalement stable depuis 2022. Un sondage YouGov de 2023, commandé par MSI Reproductive Choices, a enregistré un soutien encore plus élevé, avec 87 % des Britanniques déclarant que l’avortement devrait être autorisé.

Mais des fissures existent. Les données Ipsos révèlent un écart notable entre les sexes et les générations : seulement 46 % des hommes âgés de 16 à 34 ans soutiennent la légalité de l’avortement dans tous les cas ou dans la plupart des cas, contre 76 % des hommes de 35 à 54 ans et 82 % des hommes de 55 à 75 ans. Le soutien est plus homogène chez les femmes dans toutes les tranches d’âge. Il existe également un écart entre le soutien global à la légalité de l’avortement et le soutien à des propositions spécifiques : les sondages font apparaître des majorités opposées à l’avortement tardif ou à une dépénalisation totale sans limite gestationnelle.

La stratégie d’ADF ne nécessite pas de renverser l’opinion publique britannique sur l’avortement lui-même. Elle opère en marge : contester les zones tampon, présenter l’opposition à la dépénalisation comme une position modérée, construire des alliances avec des parlementaires favorables, et établir des précédents juridiques qui élargissent progressivement l’espace pour l’activisme anti-avortement. C’est l’approche qui a fonctionné aux États-Unis pendant quatre décennies : le mouvement n’a jamais recueilli le soutien d’une majorité pour interdire l’avortement, mais a néanmoins obtenu le renversement de Roe v. Wade.

Les différences entre les systèmes américain et britannique sont réelles. La Grande-Bretagne ne dispose pas de constitution écrite, ni de Cour suprême ayant le pouvoir de réécrire la loi sur l’avortement par interprétation judiciaire, ni d’un fédéralisme permettant des restrictions État par État. La souveraineté parlementaire signifie que la loi sur l’avortement est décidée par le vote des parlementaires, et non par des décisions de justice. L’architecture juridique qui a permis au mouvement anti-avortement américain de faire du lobbying jusqu’à une victoire judiciaire n’existe pas en Grande-Bretagne.

Mais le système britannique a ses propres vulnérabilités. Les projets de loi d’initiative privée, les votes de conscience et les votes libres sur les « questions morales » confèrent aux parlementaires individuels une influence disproportionnée sur des textes comme celui sur l’avortement. Un lobby bien financé et bien organisé n’a pas besoin du soutien d’une majorité pour bloquer un projet de loi ou affaiblir un amendement. Il lui suffit d’entretenir des relations avec les bons parlementaires au bon moment. C’est précisément ce que l’infrastructure anti-avortement au Royaume-Uni, financée par 1,1 million de livres par an d’ADF, est conçue pour accomplir.

Le modèle transatlantique

Le Royaume-Uni n’est pas la seule cible. ADF a dépensé 27 millions de dollars à travers l’Europe depuis 2015, intervenant dans des affaires devant la Cour européenne des droits de l’homme et devant les juridictions nationales de plusieurs pays. Le schéma est constant : créer des entités juridiques locales, financer des litiges sur le terrain de la liberté religieuse et de la liberté d’expression, tisser des relations avec des politiciens favorables, et normaliser progressivement des positions qui auraient autrefois été considérées comme marginales.

La question pour la Grande-Bretagne n’est pas de savoir si ADF peut interdire l’avortement. Elle ne le peut presque certainement pas, compte tenu de la solidité du soutien populaire. La question est de savoir si elle peut ralentir, compliquer ou bloquer des réformes comme la dépénalisation, tout en rendant à nouveau juridiquement et socialement acceptable la protestation anti-avortement près des cliniques. L’argent, l’infrastructure juridique et les connexions politiques sont déjà en place. La réponse dépend de savoir si l’autre camp prête autant attention à la situation.

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Sources